Quand le football remplace la conscience

Le spectacle comme refuge moral

Le football joue un rôle inattendu : il protège du réel. Il permet de ressentir le collectif sans affronter la responsabilité. Il produit des émotions fortes sans dilemme éthique, des appartenances sans coût moral, des victoires sans engagement politique.

On pourrait croire à une simple distraction. Ce serait une erreur. Nous sommes passés, pour reprendre et prolonger Debord, d’une société du spectacle à une société de l’absorption, où l’important n’est plus seulement de regarder, mais de ne pas être dérangé.

Le spectacle devient alors un refuge moral.

Diasporas africaines : laboratoire d’une tension moderne

Cette dynamique se lit avec une précision particulière chez les diasporas africaines vivant en Europe ou en Amérique du Nord. Elles vivent dans des régimes juridiques qui revendiquent les droits humains comme horizon et promesse, mais restent affectivement attachées à des sociétés où ces droits demeurent fragiles, contestés, parfois inexistants.

Dans cette tension, le football joue une fonction centrale :

  • il relie à l’origine
  • il donne une visibilité symbolique
  • il compense l’humiliation postcoloniale
  • il produit une fierté sans risque

Mais cette fierté a un coût silencieux : elle absorbe la disponibilité morale. On se mobilise pour l’équipe, mais pas pour l’opposant exécuté. On partage les buts, mais pas les preuves du mujrim. On vibre, mais on ne s’indigne pas.

La barbarie devient coexistante.

Le choix de ne pas voir

Il faut être précis : ce silence n’est pas ignorance. Il relève du choix. Le choix de ne pas troubler l’intérieur. Le choix de préserver le confort affectif. Le choix de reporter le réel à demain.

Nous ne manquons pas d’informations, mais de disponibilité à les laisser peser.

Hannah Arendt avait observé que le mal moderne ne se déploie pas d’abord dans la sauvagerie, mais dans les procédures qui rendent le mal compatible avec la normalité.

La question décisive

La question n’est pas de savoir pourquoi le football rassemble. C’est une évidence anthropologique. La question est la suivante :

Pourquoi la barbarie ne parvient-elle plus à interrompre ce qui nous divertit ?

Quand un but à la 89e minute l’emporte sur un acte mujrim, c’est un ordre moral qui se déplace.

Conclusion : réapprendre l’interruption

Il ne s’agit pas de renoncer au jeu, à la joie, au sport ou au spectacle. Il s’agit de réintroduire une hiérarchie morale dans nos attentions. La civilisation ne se mesure pas à ce qu’elle célèbre, mais à ce qu’elle accepte d’interrompre.

Tant que l’horreur ne dérange plus, elle n’a pas besoin de vaincre : il lui suffit que nous regardions ailleurs.

À propos de l’auteur

Gamal El Ballat — Docteur en sciences sociales, enseignant-chercheur et auteur. Ses travaux articulent pensée critique, anthropologie du contemporain et réflexions sur la transformation individuelle et collective.

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