Chapeau —
Alors qu’un acte de barbarie institutionnelle aurait dû suspendre le cours ordinaire de la vie collective, c’est le football qui a dominé l’espace mental. Comment un spectacle sportif est-il devenu un refuge moral permettant de coexister avec l’horreur sans l’interrompre ?
Un continent en communion… autour d’un écran
Depuis plusieurs jours, une grande partie du continent africain vit au rythme d’un même rituel : le football. Les rues se vident à certaines heures, les cafés se remplissent, les conversations se synchronisent. Le match devient événement total. On ne parle plus seulement de sport, mais de communion émotionnelle, de compensation symbolique, de reconnaissance imaginaire.
Le football contemporain constitue l’un des rares dispositifs capables de faire société dans des contextes fragmentés. Il unifie là où le politique divise, il apaise là où l’État échoue, il rend fier là où le réel humilie. La dramaturgie sportive offre des héros, des récits et des victoires qui ne dépendent ni des budgets, ni des rapports de force diplomatiques, ni des infrastructures : il suffit de marquer.
L’événement qui aurait dû arrêter le monde
Or, au même moment, un événement d’une gravité extrême s’est produit. Un acte engageant l’environnement immédiat d’un chef d’État, impliquant une force étrangère et révélant un renversement moral au cœur de l’institution. Un acte que d’autres langues et d’autres cultures qualifieraient sans hésitation de mujrim — non pas simplement criminel, mais celui qui transforme l’abus en droit, la violence en légitimité, la barbarie en normalité.
Dans un monde non fragmenté, un tel événement aurait interrompu le flux. Il aurait suspendu les fêtes, gelé les spectacles, convoqué l’éthique. Il aurait, au minimum, produit une respiration morale.
Mais rien n’a été suspendu. Le match a continué. Les célébrations aussi.
La disparition des interruptions : un diagnostic discret
Ce qui frappe ici n’est pas seulement la violence en elle-même, mais l’absence de rupture. Autrefois, la barbarie interrompait. Aujourd’hui, elle se laisse absorber. Le philosophe Jonathan Glover l’avait annoncé : la modernité ne produit pas des monstres, elle produit des individus capables de coexister avec l’horreur sans en modifier le cours de leur vie.
Cette mutation est anthropologique. Elle révèle une transformation de l’économie de la conscience : plus rien n’interrompt plus rien.
Le spectacle comme refuge moral
Le football joue un rôle inattendu : il protège du réel. Il permet de ressentir le collectif sans affronter la responsabilité. Il produit des émotions fortes sans dilemme éthique, des appartenances sans coût moral, des victoires sans engagement politique.
On pourrait croire à une simple distraction. Ce serait une erreur. Nous sommes passés, pour reprendre et prolonger Debord, d’une société du spectacle à une société de l’absorption, où l’important n’est plus seulement de regarder, mais de ne pas être dérangé.
Le spectacle devient alors un refuge moral.
Diasporas africaines : laboratoire d’une tension moderne
Cette dynamique se lit avec une précision particulière chez les diasporas africaines vivant en Europe ou en Amérique du Nord. Elles vivent dans des régimes juridiques qui revendiquent les droits humains comme horizon et promesse, mais restent affectivement attachées à des sociétés où ces droits demeurent fragiles, contestés, parfois inexistants.
Dans cette tension, le football joue une fonction centrale :
- il relie à l’origine
- il donne une visibilité symbolique
- il compense l’humiliation postcoloniale
- il produit une fierté sans risque
Mais cette fierté a un coût silencieux : elle absorbe la disponibilité morale. On se mobilise pour l’équipe, mais pas pour l’opposant exécuté. On partage les buts, mais pas les preuves du mujrim. On vibre, mais on ne s’indigne pas.
La barbarie devient coexistante.
Le choix de ne pas voir
Il faut être précis : ce silence n’est pas ignorance. Il relève du choix. Le choix de ne pas troubler l’intérieur. Le choix de préserver le confort affectif. Le choix de reporter le réel à demain.
Nous ne manquons pas d’informations, mais de disponibilité à les laisser peser.
Hannah Arendt avait observé que le mal moderne ne se déploie pas d’abord dans la sauvagerie, mais dans les procédures qui rendent le mal compatible avec la normalité.
La question décisive
La question n’est pas de savoir pourquoi le football rassemble. C’est une évidence anthropologique. La question est la suivante :
Pourquoi la barbarie ne parvient-elle plus à interrompre ce qui nous divertit ?
Quand un but à la 89e minute l’emporte sur un acte mujrim, c’est un ordre moral qui se déplace.
Conclusion : réapprendre l’interruption
Il ne s’agit pas de renoncer au jeu, à la joie, au sport ou au spectacle. Il s’agit de réintroduire une hiérarchie morale dans nos attentions. La civilisation ne se mesure pas à ce qu’elle célèbre, mais à ce qu’elle accepte d’interrompre.
Tant que l’horreur ne dérange plus, elle n’a pas besoin de vaincre : il lui suffit que nous regardions ailleurs.
À propos de l’auteur
Gamal El Ballat — Docteur en sciences sociales, enseignant-chercheur et auteur. Ses travaux articulent pensée critique, anthropologie du contemporain et réflexions sur la transformation individuelle et collective.
Laisser un commentaire